Le châtelain maudit de la Mer de Flines.
Pays de "fontaines bleues" qui engloutissent les promeneurs imprudents, de sources miraculeuses, d'étangs sans fond et autres "cuisines de Fées" hantées par les Dames Blanches des récits populaires, la région située entre Marchiennes et Douai est aussi une terre de légendes où le fantastique et le merveilleux affleurent, en de nombreux endroits, la surface du quotidien.
Parmi ces lieux marqués du sceau de l'étrange, il en est un particulièrement prisé des amateurs de folklore : la Mer de Flines. Ne vous y trompez pas : si le nom évoque le moutonnement des vagues et l'odeur saline des embruns,
cette "mer" est en réalité une vaste pièce d'eau située à l'extrémité du village de Flines-lez-Râches. D'où lui vient dans ce cas cette appellation pour le moins incongrue ? Sans doute d'une déformation du terme "mare", celui-ci s'étant progressivement transformé en "mer" sous l'effet de quelque bizarrerie phonétique...
L'origine de ce nom est en tout cas très ancienne puisque la Mer de Flines est déjà mentionnée dans un document datant de 1242... Et comme dans la tradition populaire, ancienneté est forcément synonyme de passé légendaire, de nombreuses histoires et anecdotes gravitent autour de cette mare en forme d'entonnoir dont le milieu, dit-on, serait sans fond et tourbillonnerait en certaines occasions, rattachant ainsi la Mer de Flines à la famille des "puits tournants" et autres "fontaines bleues" dont regorge notre folklore régional.
D'autres légendes se rattachent bien entendu à la Mer de Flines. L'une d'elles voudrait qu'à cet endroit se trouvât autrefois un imposant château fort habité par un seigneur réputé pour sa cruauté et son avarice. L'un des plus grands plaisirs du châtelain consistait, dit-on, à martyriser les pauvres hères qui se présentaient à sa porte en les abreuvant d'eau de fumier mélangée à du fiel et en les obligeant à manger du pain trempé dans la boue des écuries... Un régime auquel peu d'entre eux survivaient !
Un jour, un mendiant se présenta devant les herses du château pour quémander l'aumône. L'intendant, se réjouissant par avance du sort qui allait être réservé au malheureux, conduisit celui-ci devant le châtelain qui entra aussitôt dans une rage folle et ordonna qu'on nourrisse le mendiant de l'infâme mixture réservée à ses semblables. Alors que les gardes s'apprêtaient à se saisir de lui pour le traîner hors de la salle commune, l'inconnu, qui était en réalité un puissant magicien, sortit de dessous sa cape une baguette magique et, frappant les murs avec celle-ci, décréta que seigneur et château devaient disparaître au fond d'une mare dont le niveau ne baisserait jamais.
Aussitôt, les murailles commencèrent à s'effondrer, écrasant le seigneur et ses gardes. Et tandis que le magicien disparaissait dans un nuage de fumée, des trombes d'eau venues du ciel s'abattirent sur les ruines, recouvrant celles-ci en quelques heures et donnant naissance à la Mer de Flines telle qu'elle existe aujourd'hui encore.
Mer "hantée" donc, puisque la légende veut que le Châtelain de Flines, condamné à errer pour l'éternité à cause de ses exactions, apparaisse de temps à autre sous la forme d'une ombre nageant entre deux eaux ou d'une silhouette noire marchant sur les rives. Cet hôte indésirable de la Mer de Flines apparaît à minuit - heure traditionnelle des revenants - en des périodes de l'année réputées pour favoriser le passage entre notre monde et l'Au Delà : nuit de la Toussaint, Noël, solstice d'Eté, etc.
Entre mythe et réalité, fantasmes attisés par la tradition populaire et faits historiques vérifiés, la Mer de Flines n'en continue pas moins à susciter la curiosité des folkloristes de tous bords... et même celle des archéologues puisque des fouilles effectuées sur le site (les premières remontent à 1803) ont permis de mettre à jour les restes d'un village lacustre, deux pirogues gauloises creusées dans des troncs de chêne, ainsi que des monnaies atrébates, morines et nerviennes.
Ce lieu fascinant, trait d'union entre un passé légendaire et un présent mystérieux, pourquoi n'iriez-vous pas le découvrir pas vous-même à l'occasion du prochain week-end ? Accessible facilement depuis la commune de Flines-lez-Râches (itinéraire balisé), la Mer de Flines vous fera pénétrer dans une dimension insolite qui ne manquera pas de vous surprendre. La beauté sauvage de l'endroit, bordé de saules têtards aux silhouettes chenues, est en outre remarquable et devrait combler ceux d'entre vous qui apprécient les promenades dans une nature préservée... Et si d'aventure vous flânez encore à la nuit tombante le long des berges, surveillez attentivement les ombres qui vous entourent : il se pourrait que l'une d'elles soit celle du châtelain maudit, spectre décharné errant parmi les derniers rougeoiements du crépuscule...
articles parut le 18 mars 2004
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